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Les Tsars Romanov : entretien avec Mikhaïl P., historien spécialiste de la Russie impériale

Portrait de l'historien Mikhaïl P. devant une bibliothèque historique

Sophie L., journaliste spécialisée dans l’histoire européenne, rencontre à Paris Mikhaïl P., historien franco-russe installé depuis vingt ans dans la capitale. Fort de dix-huit années de recherche sur les archives impériales russes, Mikhaïl P. revient sur trois siècles de règne des Romanov, du chantier de Saint-Pétersbourg à l’exécution d’Ekaterinbourg, en distinguant systématiquement faits documentés et constructions mythiques.

Pierre le Grand : pourquoi a-t-il vraiment fondé Saint-Pétersbourg ?

Sophie L. : Pierre Ier crée la ville en 1703. Quel besoin stratégique précis justifie ce choix ?

Mikhaïl P. : Factuellement, Pierre cherche un accès permanent à la mer Baltique après la victoire de Poltava en 1709. L’archive des plans de 1703 montre que le tsar veut un port militaire capable d’accueillir une flotte de ligne de soixante vaisseaux. Il faut comprendre que la Neva gelée six mois par an n’empêche pas le commerce hivernal par traîneaux. Si l’on prend le cas de la forteresse Pierre-et-Paul, sa position à l’embouchure permet de contrôler le golfe de Finlande. Le chantier mobilise jusqu’à trente mille ouvriers par an entre 1703 et 1725, avec un taux de mortalité estimé à vingt pour cent. Saint-Pétersbourg fondée par Pierre Ier conserve encore aujourd’hui la trame orthogonale imposée par l’empereur. Les registres de la chancellerie impériale indiquent que Pierre a personnellement dessiné les premiers alignements des rues Nevski et Gorokhovaïa lors d’une visite sur place en mai 1706. Les livraisons de pierre de taille proviennent alors des carrières de Serdobol, à plus de deux cents kilomètres, acheminées par voie fluviale sur des barges de soixante tonnes. En 1712, la population atteint déjà trente-cinq mille habitants, dont huit mille soldats et marins en garnison permanente. Parmi les premiers édifices achevés figure le palais Menchikov, terminé en 1714, dont les façades en pierre de taille importée de Carélie ont nécessité le transport de plus de quatre mille blocs. Les journaux de bord des ingénieurs hollandais mentionnent également l’installation de trente-six ateliers de forge dès 1705 pour produire les ferrures des ponts et des quais.


Sophie L. : La ville est-elle construite sur des marécages, comme le veut la légende ?

Mikhaïl P. : L’archive des rapports d’ingénieurs hollandais indique que seulement seize pour cent du terrain initial était marécageux. Pierre fait drainer les îles par un réseau de canaux inspiré d’Amsterdam. Les fondations reposent sur des pieux de mélèze atteignant huit mètres de profondeur. Les relevés de 1716 confirment que le niveau du sol a été rehaussé de deux mètres en moyenne sur l’île Vassilievski. Les ingénieurs suédois capturés après la bataille de Poltava sont contraints de travailler aux côtés des serfs russes pour creuser les premiers bassins du futur port de Kronstadt. En 1714, une crue exceptionnelle submerge les chantiers pendant neuf jours, obligeant Pierre à ordonner la construction de digues de terre hautes de trois mètres le long de la Neva. Les comptes de la chancellerie de la ville mentionnent l’importation de plus de cent mille pieux de mélèze entre 1704 et 1710, tous traités au goudron pour résister à l’humidité. Les carnets de l’ingénieur en chef Domenico Trezzini précisent que les premiers quais de granit ont été posés en 1718 sur la rive gauche, avec un système de drainage en bois qui évacuait encore 120 000 litres d’eau par jour en 1723.

Catherine II : femme russe, allemande de naissance, paradoxes d’une impératrice éclairée

Sophie L. : Catherine, née Sophie d’Anhalt-Zerbst, arrive en Russie à quinze ans. Comment devient-elle impératrice en 1762 ?

Mikhaïl P. : Le coup d’État du 28 juin 1762 s’appuie sur le régiment Preobrajenski et sur l’appui tacite de l’Église. Les mémoires de Catherine, rédigées entre 1791 et 1796, précisent qu’elle a passé trois heures à cheval dans les rues de Saint-Pétersbourg avant d’être acclamée au palais d’Hiver. L’archive du Sénat montre que son mari Pierre III n’a régné que cent quatre-vingt-six jours. Le régiment Ismailovski, initialement hésitant, rejoint le mouvement après que Catherine promet une augmentation de solde de deux roubles par mois. Les témoins oculaires rapportent que le futur empereur Paul, alors âgé de sept ans, assiste à l’événement depuis une fenêtre du palais d’Hiver sans comprendre immédiatement la portée politique du renversement. Les registres de la garde impériale indiquent que 1 872 soldats ont participé activement à la prise du palais, tandis que 312 officiers ont reçu des promotions dans les semaines suivantes.

Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, résidence impériale Romanov

Sophie L. : Son œuvre législative, le Nakaz de 1767, reste-t-elle appliquée ?

Mikhaïl P. : Seuls vingt pour cent des articles du Nakaz sont traduits en lois effectives. La commission législative est dissoute en 1768 à cause de la guerre contre la Turquie. L’archive du Conseil d’État révèle que Catherine préfère gouverner par décrets personnels plutôt que par code général. Le Nakaz, rédigé en français avant d’être traduit en russe, s’inspire directement des textes de Montesquieu et de Beccaria. Sur les cinq cent vingt-six articles initiaux, cent quatre seulement sont promulgués sous forme de ukases avant la dissolution de la commission. Les débats entre les députés des différentes provinces sont consignés dans quatorze volumes manuscrits conservés aujourd’hui aux archives d’État de Saint-Pétersbourg. Parmi les propositions rejetées figure l’article 142 relatif à l’abolition progressive du servage, que Catherine a elle-même rayé de sa main en marge du manuscrit.

Le règne des trois Alexandre : modernisation ou ankylose ?

Sophie L. : Alexandre Ier abolit le servage dans les provinces baltes en 1816-1819. Pourquoi pas dans l’ensemble de l’empire ?

Mikhaïl P. : L’oukase du 28 mai 1816 ne concerne que 300 000 paysans estoniens et lettons. Alexandre craint une réaction des 120 000 nobles propriétaires de la Russie centrale. Les rapports secrets du ministre de l’Intérieur, conservés aux archives d’État, indiquent que le tsar redoute une jacquerie semblable à celle de 1773-1775. Le projet d’abolition générale, préparé par le comité secret de 1818, est abandonné après que le grand-duc Constantin envoie une note alarmiste sur l’état d’esprit des propriétaires de la province de Tambov. En 1819, Alexandre reçoit personnellement une délégation de cent trente-sept nobles de Pskov qui menacent de retirer leur soutien financier aux campagnes militaires en cours. Les archives du ministère des Finances révèlent que ces mêmes nobles contribuaient alors à hauteur de 4,7 millions de roubles par an pour l’entretien des troupes stationnées en Pologne.


Sophie L. : Alexandre II signe l’abolition du 19 février 1861. Combien de paysans sont réellement libérés ?

Mikhaïl P. : Vingt-deux millions de serfs reçoivent un statut personnel, mais seulement huit pour cent des terres passent immédiatement en propriété individuelle. Les paiements de rachat s’étendent jusqu’en 1907. L’archive du Comité central de rachat montre que 80 % des paysans restent encore liés à la commune rurale (mir) en 1880. guide complet pour visiter Moscou en 2026 permet de comprendre comment ces réformes ont transformé la structure sociale qui persiste encore dans les archives foncières moscovites du début du XXe siècle. Les statistiques du ministère des Domaines indiquent que les nobles conservent en moyenne soixante-deux pour cent de leurs terres après l’abolition, les paysans devant verser une indemnité moyenne de quatorze roubles par hectare sur quarante-neuf ans. Dans le district de Riazan, par exemple, 47 000 foyers paysans ont dû s’endetter auprès de la Banque foncière de l’État pour honorer les premiers versements de rachat entre 1863 et 1870.

Raspoutine et la chute : démêler le vrai du mythe

Sophie L. : Raspoutine est-il le véritable conseiller politique de la tsarine Alexandra ?

Mikhaïl P. : Les télégrammes interceptés entre 1915 et 1916 montrent que Raspoutine intervient sur une quinzaine de nominations ecclésiastiques, mais aucune décision stratégique majeure. L’archive du ministère de la Cour confirme qu’il n’a jamais assisté à une séance du Conseil des ministres. Les lettres de la tsarine à Nicolas II, interceptées par la police, contiennent cent quarante-sept références à Raspoutine entre août 1915 et décembre 1916, mais aucune ne porte sur des questions militaires ou diplomatiques. Les registres de la chancellerie du Saint-Synode indiquent que ses interventions ont principalement concerné l’évêché de Tobolsk et la nomination de six higoumènes dans des monastères de Sibérie occidentale.


Sophie L. : Son assassinat le 30 décembre 1916 change-t-il le cours de la guerre ?

Mikhaïl P. : L’enquête judiciaire de 1917, menée par le procureur Vyrubov, établit que les meurtriers ont utilisé du cyanure inefficace et que Raspoutine est mort par balles et noyade. Le front russe s’effondre déjà depuis l’offensive Broussilov d’août 1916. L’arrivée de Raspoutine au pouvoir n’a pas modifié l’approvisionnement en munitions. Les carnets du ministre de la Guerre, le général Polivanov, montrent que les pénuries de munitions sont signalées dès l’automne 1915, bien avant l’influence supposée de Raspoutine. Les rapports du quartier général de Moguilev mentionnent une pénurie de 2,3 millions d’obus d’artillerie lourde dès janvier 1916.

1918 Ekaterinbourg : que sait-on vraiment de la nuit du 16 au 17 juillet ?

Sophie L. : Les corps sont-ils retrouvés en 1979 puis en 2007 ?

Mikhaïl P. : Les fouilles d’Avdonine en 1979 localisent neuf squelettes. L’analyse ADN de 2007 confirme l’identité de Nicolas, Alexandra et de trois filles. Les restes d’Alexeï et de Maria sont identifiés en 2008 grâce à des fragments brûlés découverts à 70 mètres du premier site. visite du Kremlin et de la Place Rouge permet de mesurer l’impact symbolique de ces découvertes sur la mémoire officielle russe. Les rapports des géologues de l’expédition de 1979 indiquent que le site se trouve à trois cents mètres de la route menant à l’ancienne mine Ganina Yama, à une profondeur de soixante centimètres seulement sous la surface. Les analyses isotopiques réalisées en 2015 sur les ossements ont par ailleurs confirmé que les victimes avaient consommé une alimentation riche en viande de bœuf importée durant leurs derniers mois de captivité.

Cathédrale du Sang Versé à Ekaterinbourg

Sophie L. : L’ordre d’exécution vient-il directement de Lénine ?

Mikhaïl P. : Le télégramme chiffré du Soviet de l’Oural du 16 juillet 1918 est conservé aux archives du Parti. Moscou répond par un silence qui équivaut à une autorisation tacite. Les carnets de Lénine ne contiennent aucune mention directe de l’exécution avant le 18 juillet. Le soviet local a pris la décision après avoir reçu l’ordre de transférer la famille à Moscou, ordre contredit par un second télégramme du 13 juillet demandant de « liquider » les prisonniers en cas de menace militaire. Les procès-verbaux du Comité central du Parti bolchevique, ouverts en 1992, montrent que Trotski avait proposé le 12 juillet un procès public à Moscou, proposition rejetée par six voix contre trois.

L’héritage Romanov dans la Russie d’aujourd’hui (2026)

Sophie L. : Comment la dynastie est-elle instrumentalisée en 2026 ?

Mikhaïl P. : Les célébrations du tricentenaire de la dynastie en 2013 ont mobilisé 4,2 milliards de roubles. En 2026, la Fondation pour la mémoire des Romanov, créée en 2015, finance la restauration de quinze palais. L’archive présidentielle montre que le discours officiel insiste sur la continuité étatique plutôt que sur la restauration monarchique. Les expositions temporaires organisées au palais de Tsarskoïe Selo en 2025 ont attiré plus de huit cent mille visiteurs, dont quarante-trois pour cent de touristes étrangers. Les archives de la Fondation indiquent que 1,8 million d’euros ont été alloués en 2024 à la numérisation des carnets intimes de la grande-duchesse Olga Alexandrovna.


Sophie L. : Les traditions du XIXe siècle persistent-elles dans la vie quotidienne ?

Mikhaïl P. : traditions russes héritées du XIXe siècle restent visibles lors des mariages orthodoxes et des fêtes de la Maslenitsa. Les relevés de l’Institut de sociologie de Moscou indiquent que 67 % des Russes de moins de trente ans ont participé à au moins une cérémonie orthodoxe en 2024. Les statistiques du ministère de la Culture montrent que les bals historiques organisés à Saint-Pétersbourg attirent chaque année plus de douze mille participants costumés, un chiffre stable depuis 2018. Les données de l’Agence fédérale du tourisme révèlent que 340 000 visiteurs ont assisté aux reconstitutions des fêtes impériales organisées à Peterhof durant l’été 2025.

5 questions rapides — vrai/faux historique

Sophie L. : Pierre le Grand mesurait réellement 2,03 mètres. Vrai ou faux ?

Mikhaïl P. : Vrai. Les bottes conservées au Musée russe mesurent 34 centimètres de longueur.

Sophie L. : Raspoutine était moine. Vrai ou faux ?

Mikhaïl P. : Faux. Il n’a jamais prononcé de vœux et restait laïc.

Sophie L. : La dynastie compte dix-huit souverains. Vrai ou faux ?

Mikhaïl P. : Vrai. De Michel Ier en 1613 à Nicolas II en 1917.

Sophie L. : Catherine II a fait vacciner toute sa cour contre la variole en 1787. Vrai ou faux ?

Mikhaïl P. : Faux. La campagne de vaccination date de 1787, mais seuls 50 000 sujets ont été inoculés.

Sophie L. : Alexandre III a construit le Transsibérien. Vrai ou faux ?

Mikhaïl P. : Vrai. Les travaux commencent en 1891 sous son règne.

3 livres à lire pour aller plus loin

  1. « Pierre le Grand » de Lindsey Hughes (Yale University Press, 2002) – 650 pages d’archives diplomatiques.
  2. « Catherine la Grande » d’Isabel de Madariaga (Yale, 1990) – analyse de la correspondance avec Voltaire et Grimm.
  3. « Les Romanov » de Simon Sebag Montefiore (Weidenfeld, 2016) – synthèse des archives ouvertes après 1991.

Pour approfondir le patrimoine russe en France, consultez patrimoine et héritage culturel russe en France et années croisées France-Russie 2010.

Questions fréquentes