Littérature russe : entretien avec Hélène M., slaviste à l'Université Paris-Sorbonne
Portrait éditorial.
Il y a des bibliothèques qui parlent d’elles-mêmes. Celle d’Hélène M., dans son bureau de Paris, est de celles-là : Dostoïevski en édition Pléiade côtoie Tchekhov dans la traduction d’Édouard Parayre, Boulgakov en russe original entre deux dictionnaires bilingues, Pouchkine en plusieurs éditions. Vingt ans de slavistique concentrés dans deux murs de livres.
Maîtresse de conférences en études slaves à l’Université Paris-Sorbonne, traductrice de nouvelles de Tchekhov, Hélène M. passe sa vie à expliquer à des étudiants — et à qui veut l’entendre — que la littérature russe n’est pas difficile, elle est seulement différente. Notre rédactrice Sophie L. lui a posé les questions que se pose tout francophone debout devant le rayon « Littérature russe » d’une librairie.
Mais si je dois choisir pour un lecteur lambda qui n’a aucun repère : commencez par les nouvelles de Tchekhov. Elles sont courtes, elles sont drôles — oui, drôles, Tchekhov est l’un des écrivains les plus humoristiques de la littérature mondiale — et elles capturent quelque chose de quintessentiellement russe : cette façon de raconter la vie ordinaire comme si elle était à la fois absurde et profondément sérieuse. Lisez La Dame au petit chien, lisez La Cerisaie, lisez Ward No. 6. Et vous verrez la Russie autrement.
Pour entrer dans Dostoïevski, je recommande Crime et Châtiment en premier, pas Les Frères Karamazov. Crime et Châtiment est construit comme un polar psychologique — on connaît le coupable dès la première page, et tout le roman est la mise à nu de sa psychologie. C’est haletant. Les Karamazov viennent après, quand on est habitué à son monde.
La clé, c’est de ne pas avoir peur de s’arrêter. Dostoïevski mérite d’être lu lentement, relu, annoté. C’est un auteur de carnet. Pour mieux appréhender l’époque dans laquelle il écrivait, notre interview sur l’histoire des tsars russes contextualise les régimes impériaux dont ses romans sont imprégnés.
Guerre et Paix est un monument, mais c’est un monument qui demande de l’endurance. Il y a des dizaines de personnages, des centaines de pages sur les batailles napoléoniennes, des digressions philosophiques sur l’histoire. C’est un livre qui mérite d’être lu, mais après Anna Karénine, pas avant.
Ce que Tolstoï apporte qu’aucun autre auteur russe n’apporte autant : une attention au corps, à la perception sensorielle, à ce que ça fait physiquement d’être vivant. Il décrit la façon dont Pierre Bezoukhov sent la poudre sur le champ de bataille, comment Anna perçoit le mouvement d’un train, comment Natacha entend la musique. C’est d’une précision phénoménologique extraordinaire.
En prose, c’est différent. La Dame de Pique est une nouvelle fantastique d’une précision diabolique — lisible et appréciable en traduction. Eugène Onéguine en roman en vers est beaucoup plus compliqué : les meilleures traductions françaises donnent une idée, mais la musique est perdue.
Pour les francophones qui veulent vraiment comprendre pourquoi les Russes vénèrent Pouchkine, il faut apprendre le cyrillique — un effort de 15 heures environ — et lire quelques strophes en original. C’est l’une des expériences esthétiques les plus fortes que la langue russe peut offrir. Notre guide pour apprendre le cyrillique peut vous y aider.
Ce qui est fascinant avec Tchekhov, c’est qu’il ne juge pas ses personnages. Il les regarde, avec une sorte d’indulgence amusée et mélancolique. Il y a dans ses nouvelles des ratés, des hypocrites, des femmes adultères, des hommes lâches — et tous sont décrits avec la même attention affectueuse. C’est une morale non-moraliste, si on peut dire.
Ses pièces — La Cerisaie, La Mouette, Les Trois Sœurs — sont du même ordre. Rien n’y est dit explicitement. Les personnages parlent d’autre chose que de ce qu’ils ressentent. La tension est dans le non-dit. Et c’est exactement comme ça que communiquent beaucoup de Russes dans la vie quotidienne — de façon oblique, par allusions, en disant autre chose.
Le Maître et Marguerite de Boulgakov est mon candidat au meilleur roman du XXe siècle — avec Ulysse et À la Recherche du temps perdu. C’est une satire du régime soviétique, un roman fantastique, une histoire d’amour et une réflexion sur l’existence du diable dans un monde soviétique qui prétend ne pas croire en lui. Lu à Moscou, il prend une dimension supplémentaire : on reconnaît les lieux, on comprend les allusions.
Nous de Zamiatine (1920) est le roman dystopique originel — Orwell a reconnu s’en être inspiré pour 1984. Le Docteur Jivago de Pasternak a beau avoir été censuré en URSS, c’est d’abord un roman sur la Révolution vue de l’intérieur, avec une beauté formelle remarquable.
Lioudmila Oulitskaïa est l’une des grandes voix de la littérature russe contemporaine — ses romans (Daniel Stein, Le Cas du docteur Koukotski) explorent les trajectoires humaines à travers le XXe siècle soviétique avec une humanité remarquable. Elle est traduite en français.
Mikhaïl Chichkine — un auteur en exil en Suisse — écrit une prose extraordinairement dense, multilingue, qui joue avec les temporalités. Vénus chevelue est exigeant mais éblouissant.
Viktor Pelevin est le grand satiriste de la Russie post-soviétique — chaque roman est un diagnostic de la société russe contemporaine, avec humour, cynisme et une obsession pour le bouddhisme tibétain. Omon Ra (sur le programme spatial soviétique) est un bon point d’entrée.
D’abord, la relation au temps : les Russes vivent dans un rapport au passé très différent du nôtre. La littérature russe est hantée par ce qui a été perdu, détruit, effacé. La toska — ce sentiment de mélancolie indéfinissable qui n’a pas de traduction exacte — est partout dans la littérature russe. Ce n’est pas de la dépression, c’est une façon d’habiter la mémoire.
Ensuite, la question de la souffrance comme valeur : dans la littérature russe, souffrir est souvent présenté comme une forme de noblesse. Le personnage qui souffre est le personnage qui sent, qui vit vraiment. Ça explique beaucoup de comportements culturels qui déroulent les Occidentaux.
Enfin, la communauté : même les personnages les plus individualistes de la littérature russe sont définis par leur relation à un groupe — la famille, le village, la nation. Il n’y a pas vraiment d’individu solitaire dans la tradition romanesque russe au sens où on l’entend dans le roman anglais.
Mais il y a une couche qu’on ne peut pas atteindre sans le russe. Le son des mots. Le rythme des phrases. Les jeux de mots intraduisibles. Les associations phonétiques qui structurent l’écriture de Pouchkine. Si vous voulez aller au bout, il faut apprendre le russe. Commencez par les méthodes pour apprendre le russe et accéder à ses classiques — c’est un investissement de deux ou trois ans, mais qui ouvre un continent entier.
5 idées reçues sur la littérature russe — vrai ou faux ?
- « La littérature russe est toujours sombre et déprimante » — Faux. Gogol est comique, Tchekhov est drôle, Boulgakov est sarcastique. La mélancolie est là, mais le rire aussi — souvent les deux ensemble.
- « Dostoïevski a inventé la psychanalyse » — En partie vrai. Freud a lu Dostoïevski et a reconnu sa dette. Le Crime et Châtiment est une plongée dans l'inconscient avant la lettre.
- « Tolstoï était végétarien et pacifiste » — Vrai. À partir de 1880, oui. Il a renoncé à la viande, à la propriété, à ses droits d'auteur, a fondé un mouvement religieux non-violent (le tolstoïsme). Gandhi s'est inspiré de lui.
- « Pouchkine était d'origine africaine » — Vrai. Son arrière-grand-père maternel était Abram Pétrovitch Hannibal, un esclave africain offert à Pierre le Grand et adopté par lui. Pouchkine en était fier.
- « La littérature russe s'arrête à 1917 » — Faux. Boulgakov, Akhmatova, Pasternak, Brodsky, Oulitskaïa — la littérature russe du XXe et du XXIe siècle est d'une richesse extraordinaire, souvent méconnue en France.
La littérature russe est l’un des plus grands trésors de la civilisation mondiale. Non pas parce qu’elle est compliquée ou exotique, mais parce qu’elle pose des questions que la littérature occidentale, trop prise dans ses propres obsessions, n’ose pas toujours formuler aussi directement.
Hélène M. termine notre entretien sur une note pratique : « La meilleure façon d’aborder la littérature russe, c’est de la lire avec une carte de Russie sous les yeux. Comprendre que Tchekhov vivait dans le même pays que Poutine aujourd’hui, mais aussi dans le même pays que les paysans sans terres du XIXe siècle — ça donne une dimension que la seule lecture ne peut pas toujours donner. »
Pour approfondir le contexte historique qui nourrit ces œuvres, notre interview sur l’histoire impériale russe qui nourrit la littérature est un complément naturel. Et pour ceux qui veulent aller plus loin dans la langue, notre guide pour apprendre le russe en 2026 et notre article sur la culture et les traditions russes en profondeur offrent des perspectives complémentaires. Les associations culturelles franco-russes qui organisent des cycles de lectures et débats autour des auteurs russes sont recensées sur heritagerusse.fr.
Des échanges culturels réguliers entre la France et la Russie dans le domaine des arts et de la littérature sont documentés sur france-russie2010.com.
3 œuvres à lire en premier
- Tchekhov — Nouvelles choisies (traduction Parayre). Court, drôle, humain. La meilleure porte d'entrée pour un lecteur qui ne connaît pas encore la Russie.
- Dostoïevski — Crime et Châtiment (traduction Markowicz). Le polar philosophique absolu. On lit d'une traite, on y pense des semaines.
- Boulgakov — Le Maître et Marguerite. Le roman de Moscou. Fantastique, satirique, inoubliable. À lire idéalement avec un plan de Moscou des années 1930.
FAQ — Questions fréquentes sur la littérature russe {#faq}
Quel est le premier livre russe à lire absolument ? Pour un grand débutant : les nouvelles de Tchekhov. Courtes, accessibles, révélatrices. Pour quelqu’un qui veut entrer directement dans les grands romans : Crime et Châtiment de Dostoïevski.
La littérature russe est-elle difficile à comprendre pour un Français ? Elle demande un peu d’adaptation culturelle mais n’est pas techniquement difficile. Les grandes traductions françaises sont excellentes. La principale difficulté est l’absence de repères culturels — d’où l’intérêt de lire avec un peu de contexte historique.
Pourquoi y a-t-il autant de prénoms dans les romans russes ? En russe, chaque personnage a trois noms : le prénom, le patronyme (prénom du père + suffixe), et le nom de famille. Selon le contexte social, on utilise l’un ou l’autre. Les longues listes de prénoms déroutent les Français, mais un simple tableau en début de lecture suffit à s’y retrouver.
La littérature russe contemporaine est-elle aussi forte que les classiques ? Les avis divergent, mais des auteurs comme Oulitskaïa, Chichkine ou Pelevin sont de très haut niveau. Le problème est que la littérature russe post-2022 traverse une période difficile avec l’exil ou le silence forcé de nombreux auteurs.
Où trouver de bonnes traductions françaises des classiques russes ? La collection Folio (Gallimard) pour les classiques abordables, la bibliothèque de la Pléiade pour les éditions de référence. Les traductions d’André Markowicz (Dostoïevski) et d’Édouard Parayre (Tchekhov) sont unanimement considérées comme les meilleures disponibles.